Introduction

 

Qui sont les 3% des ménages non équipés de machines à laver ? Pour le savoir, il suffit de constater la présence de laveries automatiques dans toutes les villes et d’entrer dans l’une d’elles. Présentes en nombre dans la capitale, Paris compte plus de 700 établissements, leur statut ambigu et leur inscription dans le champ de la quotidienneté en font un objet délaissé de la recherche scientifique. S’agit-il d’espaces publics ordinaires ? Pourtant, leur relation directe avec le linge et sa forte charge symbolique, culturelle et économique, ainsi que leur positionnement singulier au carrefour du social et de l’intime les rendent dignes d’intérêt aux yeux des praticiens des sciences sociales. Tout le monde, ou presque, a déjà utilisé une laverie automatique pour différentes raisons. Entre l’étudiant ou le jeune diplômé qui n’a pas encore acheté de machine à laver, le célibataire qui vient nettoyer sa couette qui ne rentre pas dans sa propre machine, le touriste de passage qui tourne sur le caleçon de réserve, les cas sont très diversifiés. La plupart du temps, dans les laveries, les gens sont jeunes. Parce que les jeunes n’ont souvent pas d’argent pour se payer une machine. Du coup, la laverie automatique peut devenir, pourrait-on croire, un lieu de rencontre pour connaître de nouvelles têtes ou faire connaissance enfin avec sa voisine. J’ai décidé d’aller explorer cette endroit où des lieux sociaux se créent entre des personnes inconnus avant d’entrer dans la laverie automatique. C’est donc un lieu propice à tisser des liens, au même titre que les magasins de bricolage. J’ai alors décidé d’accomplir mon observation dans cet endroit intriguant qui est la laverie automatique libre service. Je me suis assise sur un des sièges rouges, dans un coin de la pièce, plus précisément, derrière la porte d’entrée.

 

 

La laverie automatique libre service

 

Un jeune homme, d’une vingtaine d’années, vide sa machine. Il porte un jeans avec des chaussures de sport de marque. En haut, il est vêtu d’un pull noir et d’une veste en cuir. A ses pieds, se tient un grand sac de voyage marron clair. Le sac semble vide et se grossir au fur et à mesure que le jeune homme le remplit. Il prend en fouillis les vêtements qui se trouve dans la machine à laver qui vient de se terminer. Le linge est humide et on ne peut distinguer les formes. Il en sort principalement des vêtements de couleur sombre qu’il fourre dans son grand sac. Avant de refermer son sac, il vérifie en mettant la tête à l’intérieur de la machine qu’il ne reste pas d’éventuel oubli. Il ferme alors son sac, le prend sur son épaule gauche grâce à la lanière et disparaît dans la rue. Il n’a émis aucun son ni aucun mot.

 

Cinq minutes plus tard, un homme pressé entre dans la laverie avec un grand sac Ikea bleu en plastique aux lanières jaune canari. Il se dirige tout droit vers sa machine pour en libérer son linge. Il le sort en vrac et le transvase dans son grand sac. Afin de ne rien oublier, il met la tête dans la machine. Récupérant alors son sac par les anses, il se dirige vers la borne de payement afin de mettre en route un des sèches linge du fond de la pièce. Il place alors son linge dans une autre machine située au fond de la salle, à l’opposé de là où se trouvait la première machine. Il referme la porte de la machine et range en boule son grand sac plastique maintenant vide dans la poche de son manteau. Il disparaît ensuite dans la rue. Après une bonne demie heure, le monsieur revient avec son sac Ikea pour reprendre son linge du sèche linge. En rentrant, il salut une vieille dame. Il sort en vrac son linge qu’il place alors dans son grand sac plastique et disparaît dans la rue d’un pas tranquille le lourd sac sur ses épaules.

 

Une femme d’un certain âge rentre avec un cabas remplit de linge. Elle lance un « bonjour » joyeux en rentrant et je lui répond gentiment. Elle porte un jeans clair, des chaussures d’entretien blanches, une longue parka beige, un foulard vert émeraude autour du cou et un fichu en laine sur le tête laissant entrevoir quelques mèches grises de sa chevelure. Elle fait le tour des machines pour en trouver une libre. Elle choisit la machine numéro 12. Elle ouvre la porte, s’abaisse et place son linge dans la machine. Au dessus de la machine, elle a déposé trois flacons dont deux en verre. Un premier avec des grains de lessive de couleur blanche, un autre avec des grains de lessive violet et un flacon en plastique noir. Elle se dirige ensuite vers la machine mettant en route les machines à laver. En levant l’habitacle pour mettre la lessive, elle s’aperçoit que les trous sont bouchés. Elle verse tant bien que mal un peu de lessive issue du flacon où les grains étaient blancs. Mais très vite, elle s’aperçoit que des bouts de savon de machines précédentes sont restés coincer à l’intérieur et empêche l’eau de s’écouler. Tout de suite, elle se dirige vers le téléphone rouge situé sur le mur opposé à sa machine et attend que quelqu’un lui réponde. Au bout d’une minute d’attente, elle se met à parler à son interlocuteur en expliquant son problème et en demandant si quelqu’un ne pourrait pas venir pour déboucher sa machine. Elle parle aussi de sabotage en expliquant que toutes les autres petites machines sont bouchées. Après avoir raccroché, elle se met à parler à voix haute en disant que c’est n’importe quoi cette histoire et en réemployant le terme de sabotage. Je décide alors de me lever pour aller à sa rencontre et voir son problème. Elle m’explique alors que sa machine est bouchée et que l’eau ne s’évacue plus. Ensemble, nous vérifions les tiroirs à lessive de toutes les autres petites machines et effectivement, des bouts de savon gênent l’évacuation de l’eau. Elle m’explique alors que d’habitude, elle prend une grande machine mais que exceptionnellement aujourd’hui elle avait besoin d’une petite machine. Je retourne alors à ma place et c’est alors que la sonnerie du téléphone rouge retentit. La femme se précipite sur le téléphone pour ne pas laisser passer l’appel. Au bout du fil, c’est apparemment le même interlocuteur que la première fois. Elle réexplique son problème et précise que cela n’est pas forcément urgent puisque la machine tourne comme même mais qu’elle aimerait bien que quelqu’un vienne voir le problème. Après avoir raccrocher, elle retourne auprès de sa machine pour y verser le liquide du flacon en plastique noir. Après avoir refermer le tiroir, elle sort un paquet de mouchoirs et s’essuie les mains sur lesquelles se trouvaient des tâches de lessive blanches. Puis, elle ramasse avec son mouchoir, les morceaux de lessives retirés des autres machines. Elle place alors le mouchoir dans la poubelle située dans un coin de la pièce. Quelques minutes plus tard, après avoir attendu quelques instants près de sa machine, elle part s’asseoir sur les sièges rouges situés devant la fenêtre laissant son cabas près de la machine qu’elle occupe.

 

Quelques secondes plus tard, une jeune fille pénètre dans la pièce. Elle rentre sans dire un mot. Son allure est vive et élégante. Elle porte un jeans moulant, des petites ballerines noires, une petite veste cintrée bleu marine. Ses long cheveux bruns sont détachés et des lunettes de soleil noires trônent sur sa tête. Elle porte un sac à dos gris formant une boule avec l’effet du linge à l’intérieur, et un petit sac en toile vert anis en forme de boule également. Elle se dirige vers la machine numéro 14 et y vide ses deux sacs pour mettre le linge en boule à l’intérieur de la machine. Elle vérifie ensuite d’avoir bien refermé la porte et se dirige vers la machine de mise en route des machines. Elle commande deux blocs de lessive de la marque ariel qui tombent d’un autre distributeur situé à l’opposé de la pièce. Les deux blocs sont contenus dans un petit sachet en plastique vert sapin. Elle récupère le sachet, l’ouvre au dessus de sa machine et place les deux blocs de lessive dans le tiroir réservé à cet effet. Elle se dirige ensuite vers la machine qui permet de démarrer toutes les machines et met en route la sienne. On entend alors un bruit et on voit à travers la porte de la machine numéro 14 que le linge commence à tourner et que l’eau commence à pénétrer à l’intérieur de la machine. La lessive est lancée. Elle reste là quelques secondes à regarder son linge à travers la porte de la machine et disparaît dans la rue emportant ses deux sacs vides. Elle ne dit pas un mot.

 

Entre temps, la vieille dame a retiré son fichu de sa tête et est resté assise sur son siège où elle a rapproché d’elle son cabas. Une fois la jeune fille partie, elle parle à haute voix qu’elle a vraiment pas eu de chance, qu’il a fallu qu’elle choisisse la seule machine qui ne marchait pas. La vieille dame attend impatiemment la fin de sa machine. Elle s’est levée et attend devant sa machine. Elle a d’ailleurs rapproché d’elle un panier vert mis à la dispositions des personnes. Après quelques instants debout, elle décide d’aller s’asseoir sur un des sièges rouges. Au bout de quelques minutes, la vieille dame se lève et farfouille dans le fond de son cabas. Elle place alors le contenu du flacon contenant les grains de lessive de couleur violette dans le tiroir de la machine. Elle range ensuite les autres flacons dans le fond de son cabas et continue d’attendre en observant les passants et les voitures passés à travers la baie vitrée de la laverie automatique.

 

Quand je suis arrivée, un couple était à deux entrain de vider l’intérieur d’un sèche linge. Ils avaient posé sur une autre machine, une grande valise de voyage à roulettes. Ils pliaient grossièrement leurs vêtements avant de les ranger dans la valise. Après que tout le linge soit rangé, ils fermèrent avec précaution la valise. La femme récupéra son sac à main noir posé sur une table à l’entrée de la laverie et tous deux s’en allèrent leur valise à roulettes grinçant derrière eux, ne me jetant qu’un regard dédaigneux.

 

Une femme, la trentaine, pénètre dans la laverie. Elle porte à bout de bras deux gros sacs remplis de linge. Elle se dirige tout de suite vers le fond de la pièce et s’accroupi afin de vider ses sacs. Elle en sort alors un mélange de nappes, draps et peignoirs qu’elle place soigneusement et avec délicatesse dans la machine à laver numéro 10. Une fois remplie, elle se dirige vers la machine qui permet de démarrer toutes les machines pour mettre en route sa machine. Elle porte un pantalon moulant noir, une chemise à froufrous blanches, une veste de tailleur cintrée de couleur marron clair et des bottes en cuir noir. Elle place sa propre lessive dans le tiroir. Lessive qu’elle avait placée dans un sac plastique de supermarché blanc. Après avoir réduit en boule son sac plastique, elle le place alors dans la poubelle. Elle récupère ensuite ces deux autres sacs maintenant vide et s’en va tranquillement par la porte de sortie.

 

La machine de la vieille dame est finit. Elle ouvre alors la porte pour en sortir les vêtements et les déposer dans la panier vert. Elle prend ses vêtements un à un, les secoue et les plie pour les mettre dans le panier vert. Une fois tous les vêtements soigneusement pliés dans le panier, elle les reprend un par un et les range délicatement dans son cabas. Cette manœuvre lui prend du temps car elle fait ses gestes avec beaucoup de précision et de douceur. Une fois la tâche terminée, elle rabat le couvercle de son cabas, passe devant en me souriant et en me souhaitant une bonne fin de journée puis disparaît à son tour dans la rue.

 

Conclusion

 

Aujourd’hui, un cycle de lavage dure en moyenne 35 minutes. Le consommateur recherche un lieu convivial où il pourra utiliser le temps de lavage à des fins utiles comme rencontrer d’autres personnes et partager.

Elles sont fréquentées par une population diversifiée variant entre les personnes âgées et les jeunes pas encore équipés. Petit raccourci de la société, la laverie est aussi un lieu de convivialité où l’intimité obligée des maniements du linge favorise une certaine mixité sociale, des échanges et parfois des confidences. On y trouve des parents démunis pour qui l’investissement est trop lourd, des jeunes femmes sans difficultés apparentes, des cadres ou des commerciaux en déplacement et des étudiants.

En effet, c’est un lieu commun dans lequel les usagers nettoient leurs effets personnels. Les laveries automatiques constituent un acteur inattendu de la ville. Leur véritable pratique urbaine répond aux modes de vie contrastés des populations métropolitaines. Les laveries participent activement à la vie de quartier des arrondissements dans lesquels elles sont implantés ainsi qu’au processus d’hygiénisation de la ville et de ses habitants. Ainsi, la fréquentation des laveries génère des comportements originaux témoignant du réajustement permanent qui s’opère entre la sociabilité qu’offre la vie citadine et la préservation de l’intimité qu’impose l’exposition du corps en dehors de la sphère privée. Le recours au concept bourdieusien d’habitus permet de prendre la mesure de ces phénomènes.