La production de l’idéologie dominante, Pierre Bourdieu – Luc Boltanski

 

 

Pierre Bourdieu, auteur de nombreux et célèbres ouvrages est un éminent sociologue contemporain qui a fait ses recherches sur plusieurs domaines, mais son attention s’est notamment portée sur la reproduction sociale. Luc Boltanski est lui aussi un sociologue contemporain de la même école que Pierre Bourdieu mais avec néanmoins certaines divergences dans la manière de procéder à ses études ainsi que dans le choix des sujets d’études.

Pour introduire ma fiche sur cet ouvrage je vais commencer par le résumer grossièrement et ensuite donner le plan de mon étude. “La production de l’idéologie dominante”, écrit par Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, version éditée par Raisons d’agir et les éditions Demopolis en 2008, traite d’un sujet posé relativement clairement dans le titre : L’idéologie dominante.

Pour ce faire, Bourdieu et Boltanski optent pour la dénonciation à travers la constatation. Afin de définir rapidement ce qu’ils appellent “l’idéologie dominante”, nous pourrions dire qu’il s’agit de l’idéologie qui se retrouve le plus dans les consciences collectives. Cela ne serait pas exact, en tous cas pas suffisant, car en réalité, les auteurs désignent cette idéologie dominante comme étant celle que les personnes ayant l’argent, le pouvoir et l’influence, ce que Bourdieu et Boltanski appellent “la classe dominante”, s’affairent à imposer dans les consciences collectives, ce par différents moyens, ce qui est une nuance importante.

Mon plan explorera le livre sous deux aspects, qui feront office de deux parties, la troisième et dernière étant celle dans laquelle je ferai une analyse profonde de l’ouvrage en me servant des points exposés dans les deux premières parties. La première partie analysera la forme du livre, la deuxième le fond de celui-ci, ce qu’ont voulu dire les auteurs, et la troisième sera plus subjective.

 

 

 

Les propriétés des textes dans lesquels la fraction dominante de la classe dominante livre sa philosophie ont dicté la forme adoptée ici pour les présenter, celle du dictionnaire.” Les premiers mots de l’introduction de “La production de l’idéologie dominante” sont explicites.

En effet, dès la première partie, nommée “Encyclopédie des idées reçues et des lieux communs, avec une en-tête stylisée, décorée d’une citation d’étudiant en grande école qui sert à évoquer à froid le genre de mentalité qui va être dénoncé. Suite à cela, c’est une vingtaine de pages de définitions exactement présentées comme dans un vrai dictionnaire, mais avec des mots choisis : les propriétés dont on parle dans la première phrase de ce paragraphe.

Ensuite, même si le concept de dictionnaire, servis pour “combattre” “l’ennemi” avec ses propres “armes”, se cantonne à cette partie dédiée, on la retrouve quelque peu dans la deuxième partie. Effectivement, “les aventures d’une avant-garde” est découpée en cinq parties toutes nommées par un nom propre, comme si ces noms étaient des mots et l’étude ceux-ci était leurs définitions. “X-Crise” et “Esprit” sont les plus éloquents.

Nous retrouvons et reconnaissons aisément lorsque c’est Bourdieu qui écrit, en raison des nombreuses redondances. Ces répétitions et chiasmes sont typiques de l’auteur, et ils se retrouvent sous plusieurs aspects. Non seulement dans la façon d’opposer des mots (“Parménide/Héraclite, statique/dynamique, déterminisme/liberté”) mais aussi dans la façon de les ponctuer. En effet, les guillemets se retrouvent souvent, ce qui donne un aspect récurrent, voire rébarbatif pour le lecteur. Dans la deuxième partie, nous verrons que cet effet de redondance ne se contente pas de la forme brute des mots, et qu’il a un sens, une origine.

Enfin pour conclure l’étude de la forme, on peut évoquer la présence de beaucoup de photographies et d’archives, ainsi que celle d’un seul diagramme, ce qui dans un livre sociologique se retrouve soit à plusieurs reprises, soit pas du tout, et la présence d’un unique graphique contraste avec l’effet de redondance apposé au reste.

 

 

 

Les noms propres utilisés par Bourdieu et Boltanski dans la deuxième partie de “La production de l’idéologie dominante” pourraient être pris pour des noms inventés par ces derniers afin de définir certains groupuscules ou certaines idéologies, mais il s’agit en fait bien de noms propres qui préexistaient au livre et qui signifient quelque chose. C’est un problème car à moins d’être cultivé de telle sorte qu’on les connaît avant, ces noms et ce qu’ils définissent ne sont pas toujours directement ni/ou bien expliqué. Ils le sont, évidemment, au cours des paragraphes qui leurs sont consacrés mais le lecteur à chaque fois plonge dans un étang dont il ne connaît pas la profondeur et il peut se noyer ou s’assommer contre le fond. Cependant, il est notable que la conclusion de chaque petit chapitre sur ces notions (X-Crise, le Commissariat au Plan, etc.) est très claire et si l’on a pas bien saisi le sens du chapitre, on est éclairé par l’éloquence des dernières lignes.

La présence assommante de guillemets et d’oppositions de termes prend un sens dans le fond et n’est pas simplement le fruit d’une obsession de Bourdieu pour une certaine ponctuation. En effet il n’est pas illogique de croire que cela est une conséquence de leur observation. En évoquant les méthodes de la classe dominante pour inculquer son idéologie, les auteurs en sont arrivés à écrire de nombreuses oppositions car c’est ce que la classe dominante essaierait d’imposer comme réflexion : l’opposition des extrêmes. Cela peut tout aussi bien être volontaire, fait dans le but de souligner une des choses qu’ils dénoncent : cette méthode répétitive d’oppositions à insérer dans les consciences collectives. Les guillemets quant à eux seraient donc là pour servir d’atténuateur de sens, et non de citeurs. Servir d’atténuateur de sens sur des termes employés dans le discours dominant afin de montrer qu’ils sont vides, fades, voire insensés. En bref, ce qui est certain c’est que cela a une raison et n’est pas simplement là, pour rien.

Dans cet ouvrage, Pierre Bourdieu et Luc Boltanski dénoncent les méthodes de la classe dominante ainsi que son objectif. Pour ce faire, ils évoquent d’abord tous les contextes dans lesquels la classe dominante opère et expliquent ensuite la façon dont elle procède dans chacun d’eux. Ils laissent comprendre qu’à chaque fois, elle procède de la même façon. Ainsi, d’ailleurs, les auteurs procèdent toujours de la même façon pour dénoncer les agissements de la classe dominante dans chaque chapitre. Tout d’abord, donc, ils parlent de ce que fait la classe dominante dans le contexte en question, ils donnent ensuite leurs regards et leurs critiques (négatifs) pour démanteler complètement ces méthodes “évidentes”, et finissent toujours avec la même conclusion.

 

 

 

Lorsqu’ils énoncent la façon de procéder de la classe dominante à travers tous les contextes, ils soulignent trois choses : la construction méthodique et identique à chaque fois, le matraquage d’informations, et l’hypocrisie, le mensonge. Ils parlent donc de la façon dont les personnes « de pouvoir », autrement dit celles de la classe dominante, façonnent la société française à leur image et telle qu’ils l’entendent. Les différents contextes à travers lesquels elle instaure l’idéologie dominante sont nombreux.

Il y a l’éducation, qui est la source de tout. Non seulement dans la façon de former le programme scolaire, et de choisir soigneusement les valeurs que les professeurs doivent enseigner dès le plus jeune âge, mais aussi cela se prolonge dans les études supérieures, en grandes écoles de sciences politiques. Bourdieu et Boltanski dénoncent une éducation sous forme d’imposition de savoirs, d’élaboration d’une sorte de dogme que les étudiants doivent suivre s’ils veulent « réussir » et par la suite eux-mêmes contrôler les choses.

Et justement, c’est plus tard à la sortie de l’école que l’on retrouve les autres contextes dans lesquels s’installe l’instauration de l’idéologie dominante. Dans la politique, cela passe par la forme du discours des membres du gouvernement. Des discours bien étudiés, qui instaurent des façons de pensée dont on est soit garant, soit opposé, mais ces discours font exprès d’impliquer l’idéologie dominante même dans l’opposition, car c’est une opposition « courue d’avance » que la classe dominante prévoit, voire prépare, par exemple.

Ces discours bien ficelés et aux réactions anticipées se retrouvent dans le domaine plus populaire ; les sondages, par exemple, proposent des choix dans leurs questions. Et ces choix sont rigoureusement choisis pour éviter qu’on pense à une autre possibilité, éviter que ces choix sont limités ; parce qu’ils le sont, limités, et ce volontairement par ceux qui les donnent.

Enfin, on voit que l’idéologie dominante est instaurée dans des secteurs plus privés tels que les écoles de science-po, pour mieux parvenir à s’instaurer via la communication dans les consciences collectives.

C’est là du moins ce que disent et accusent Pierre Bourdieu et Luc Boltanski.

 

 

 

L’ouvrage se termine par un bel exemple bien illustré et représentatif de ce qu’ils dénoncent : Une entrevue de Jacques Chirac par Alain Duhamel, durant laquelle les questions et réponses sont légendées par les auteurs dans le but de souligner toute la méthode professionnelle et stratégique qui se cache derrière une conversation d’apparence relativement banale ; autant que peut l’être une entrevue au regard des Français.

Il n’y a donc pas de suggestion de solution, juste une observation, une constatation, une dénonciation. Ce livre aide car il porte à la réflexion et à réaliser les tenants et aboutissants de la société dans laquelle nous vivons, mais ne propose pas d’aide concrète.