Sociologie de l’argent

Damien Le Blic & Jeanne Lazarus, « sociologie de l’argent », Paris : La découverte, 2007.

Le livre étudié est un ouvrage de vulgarisation sociologique, qui retrace la place de l’argent dans nos sociétés occidentales modernes.

Introduction

 

Le livre « sociologie de l’argent » débute par un constat : l’argent n’est pas qu’un simple moyen d’échange, il a totalement outrepassé cette fonction. Les auteurs posent alors plusieurs questions, mettant en rapport la société et l’argent (dans la dimension morale, culturelle, dans sa dimension à différencier les groupes sociaux, etc.). Ils font ensuite une annonce du plan.

  1. La condamnation morale de l’argent

 

Le premier chapitre part encore sur un constat : même si l’argent n’est en apparence plus un sujet tabou, les domaines qui y touchent restent néanmoins suspect. Il se présente, pour les sociologues, sous la forme d’un objet moral (p.7) véhiculant des normes et des valeurs qui servent tantôt à justifier, tantôt à déprécier son existence.

 

  1. Mammon, l’avare et l’usurier : trois figures de l’argent

 

Il apparait que l’argent préexiste à nos sociétés contemporaines, et que les rapports moraux des hommes à son égard aient évolués. Cependant, les différentes conceptions antérieures n’ont pas disparues pour autant : l’argent possède donc de nombreux niveaux de valeurs, selon la culture où l’on se place, et ces différents niveaux ont du mal à cohabiter sainement dans notre société.

Les auteurs distinguent trois reproches faits à l’argent : une appréhension quant à son principe de « monnaie d’échange universelle », les travers moraux qu’il met à jour chez les hommes, et une condamnation quant à certaines pratiques que l’argent peut impliquer.

 

  • La guerre des dieux

 

La condamnation morale de l’argent est d’abord passée par l’organisme le plus influent dans les sociétés qui nous précèdent d’un point de vue historique : la Religion.

L’Islam et le Christianisme ont été les plus virulents quant à sa condamnation : le christianisme, et plus précisément de catholicisme, rejette l’argent dans son entièreté et remet en cause sa fonction primaire, d’équivalent généralisant, c'est-à-dire de pouvoir mettre toutes choses en rapport au niveau de leurs valeurs, alors que cette prérogative devrait être réservée à Dieu ; l’argent prendrais pour eux la place de Dieu. En tant que « faux Dieu » il est diabolisé et personnifié sous la figure de Mammon.

Même si la religion n’a plus autant de force qu’avant, il nous reste des traces de cette conception religieuse de l’argent : dans la morale populaire, l’argent est la source des misères du monde, tout ce qui y touche est suspect, etc.

 

  • Insatiable cupidité

 

Deuxième reproche fait à l’argent, il dérèglerait les rapports qu’il entretien avec les hommes. L’exemple type est l’avare, qui accumule l’argent pour l’accumulation, pas pour en faire quelque chose. L’envie est un pêché, selon la religion ; quiconque y cédant est donc un homme mauvais, indigne de confiance, détestable. Des sociologues comme Ricoeur ont cherchés à expliquer l’avarice par la recherche du bonheur, l’argent (par sa neutralité), rappelant celui-ci. L’accumulation aurait pour but la recherche du bonheur.

Il n’en reste pas moins que la figure de l’avare, et l’envie insatiable d’argent, à toujours été stigmatisée, et ce depuis l’antiquité. L’avare oublie les hommes pour se consacrer à une passion dévorante et égoïste, ce que rejette l’Eglise. Et cette conception à perduré jusqu'à aujourd’hui.

 

  • Impensable prêt d’argent

 

Ce sont ici des usages spécifiques de l’argent qui sont critiqués. La pratique la plus déviante selon la religion est l’usure : le prêt à intérêt. Dans cette activité, l’argent s’accapare un autre droit divin, celui du temps : il gagne en valeur au fur et à mesure que le temps s’écoule. Il est anti-naturel d’échanger de l’argent contre plus d’argent selon Thomas D’aquin. Le prêt usuraire est donc relégué à une part de la population qui ne le rejette pas, à savoir les individus de confession juive (qui voient dans l’accumulation d’argent un moyen d’aider son prochain).

 

  1. Difficile légitimation de l’argent

 

A partir du XVIème siècle, la réforme permet de voir l’argent sous un nouveau jour ; ainsi le gain d’argent devient possible en échange d’une activité professionnelle, permettant de déjouer un autre pêché capital : la paresse, qui est aussi un trait de l’usurier (qui ne fait rien mais qui accumule quand même de l’argent grâce au temps).

 

  • Légitimations libérales et résistances antichrématistes

 

Dès lors que le verrou religieux sur le gain d’argent et l’accumulation est levé par Luther et Calvin, cette conception va être légitimée par les philosophes des lumières, qui voient dans l’accumulation de l’argent par le travail une échappatoire au « règne des passions ». Les passions étant alors considérées comme vectrices de désordre et de chaos, le travail (et donc l’accumulation d’argent) serait au contraire vecteur de paix sociale et d’ordre ; cette nouvelle conception à permis l’essor du capitalisme et de l’échange marchand.

Cependant, la position de la France quant à cette conception reste assez complexe : les dispositions traditionnelles restent fortes, et la conversion du système de production traditionnel vers un autre qui tend vers le gain se fait difficilement. Dans la conscience morale Française (elle-même véhiculé par les médias, que ce soit journaux ou romans), l’activité pécuniaire reste l’apanage des individus sans morale.

  1. L’argent, une institution sociale

 

L’argent n’est pas un objet « neutre », il est soumis à conceptions, et donc à subjectivité. Il faut donc prendre ce constat en compte dans la recherche sociologique.

 

 

 

 

  1. Limites de l’approche neutraliste de l’argent

 

Les premières approches de la science économique, au XVIIIème siècle, s’emparent de l’argent de manière assez naturelle ; bien qu’il ne fasse pas la richesse des individus (cette partie incombe au travail de la terre), il permet de faciliter les échanges, qui sont préexistant à l’argent (Selon Adam Smith, p.22). Mais Smith reprend là l’idée d’Aristote, qui voit dans l’argent la suite logique de l’échange.

La limite de la conception économiste réside dans le fait que l’argent est pensé comme neutre, comme cachant l’économie réelle (Selon john stuart Mill, p.22). Or une telle vision de l’argent est inadéquate à la pratique de la sociologie.

 

  • Economistes contre Sociologues ?

 

Simiand, disciple de Durkheim, reproche aux économistes leur approche de l’argent comme objet neutre, ayant une simple fonction monétaire, de facilitation des échanges. Pour lui, ce n’est pas l’argent en lui-même qui sert de « monnaie d’échange », mais plutôt les valeurs qu’il transporte. De ce fait il ne faut pas le séparer des milieux sociaux dans lesquels il transite, sous peine de fausser les représentations qu’on lui confère.

Même si la conception de l’argent voile est importante dans l’économie, ses plus virulents détracteurs se trouvent au sein même de la pratique économique. C’est ainsi qu’en 1935, Keynes développe une théorie intégrant le caractère culturel, la dimension humaine dans l’utilisation de l’argent.

Il convient donc de ne pas mettre en opposition les dimensions économiques et sociologiques d’approche de la monnaie, mais plutôt de les voir comme deux conceptions différentes, aux enjeux divergents.

 

  • Intérêt heuristique des crises monétaires : le cas de l’Argentine.

 

Au milieu des années 90, l’Argentine traverse une crise monétaire, et les ressources monétaires deviennent rares. De ce fait vont être créé des centres de trocs, qui vont mettre en place une nouvelle monnaie : le credito. Cependant, simple à falsifier et soumise à peu de contrôle, cette alternative à l’argent va rapidement péricliter du fait de surémission de monnaie, et donc de l’inflation. Dès lors, plus personne ne veut l’utiliser, car plus personne n’a confiance en cette monnaie d’échange.

 

  1. L’argent, question de confiance

 

On peut tirer une conclusion du cas de l’argentine : il faut un organisme social pour contrôler l’argent, et pour garantir la confiance que vont mettre les individus en lui.

 

  • Réseaux monétaires et confiance systémique.

 

La confiance en l’argent représente la propension des individus à envisager le futur avec sérénité : si on peut croire en l’argent, alors on peut croire dans une expérience confortable du futur, à l’abri du besoin ; si l’argent que nous avons est encore disponible demain, alors tout ira bien. Mais cette confiance doit respecter certaines conditions d’existence.

Pour Nigel Dodd, l’argent doit représenter un certain nombre d’information en rapport avec les valeurs des choses à échanger ; il est impossible de mettre en rapport des navets et des voitures de sport, il faut donc trouver une échelle de valeur commune : l’argent (p.26).

Pour Luhman, il faut que l’institution qui contrôle l’argent soit en mesure de garantir sa fiabilité : c’est la confiance de l’individu envers cette institution qui va permettre à l’argent de perdurer dans son utilisation ; la somme des confiances des individus envers l’institution sera plus importante que les multiples confiances individuelles dans l’argent.

Enfin, pour Dodd, l’inscription de l’argent dans une dimension sociale, politique et culturelle est prédominante quant à son existence ; la confiance des acteurs va d’abord passer par la stabilité sociale, qui va elle-même maintenir la stabilité de l’argent.

 

  • Les sources politiques de la confiance

 

La confiance dans l’argent passe souvent par des sources politiques, car c’est généralement ces sources politiques qui décident de la forme de l’argent (son nom, comment il est constitué, sa valeur pécuniaire, etc.). Ainsi la confiance va être plus forte à mesure que le pouvoir politique va monopoliser l’émission de monnaie.

Les formes de la monnaie vont avoir des significations particulières, selon son nom (un louis d’or, un napoléon, un franc, etc), sa forme (en métal précieux ou non, etc), et sa période de création (en rapport avec une libération, une unification). Dans ses formes pragmatiques l’argent est donc vecteur de normes, instaurées par le pouvoir politique.

Il apparait aussi que les crises économiques sont d’abord des crises politiques ; puisque ce dernier est garant de la confiance en l’argent, sa chute entraine la chute de la confiance, et donc la chute de l’argent.

Enfin, la puissance politique d’un Etat semble se mesurer par sa capacité à mettre en circulation une monnaie dématérialisée, reposant sur la confiance (comme ce fut le cas au XVIIème siècle en Angleterre). Les français durent attendre la belle époque pour voir apparaitre la monnaie fiduciaire, du fait de leurs appréhensions quand à cette monnaie non métallique.

L’argent est donc garanti par une autorité politique, mais il est aussi un symbole fort de la puissance de cette autorité ; ainsi les faussaires sont ils inculpés de crimes « contre l’Etat, la nation et la paix publique ».

 

  • De la souveraineté monétaire à la monnaie souveraine.

 

On a vu que la monnaie était une prérogative de l’Etat et un symbole de sa puissance politique, mais il est possible d’aller plus loin et de voir dans l’argent la source même de la puissance de l’Etat.

Selon Michel Aglietta et André Orléan, l’échange de biens dépend de l’affect que mettent les individus dans ces biens. Dès le moment où l’argent est introduit dans l’échange, ce dernier devient marchand et se libère des affects ; les individus deviennent concurrent entre eux et cherchent à faire le plus de profit possible, le lien social se délite et l’individualisme monte ; les individus ne se sentent plus attachés aux autres et donc, plus en sécurité. Or un agrégat d’individu sans liens est dangereux, tant pour la paix sociale que pour l’Etat ; le fait de centraliser la production et l’émission de monnaie permet de garder en vie une certaine forme de lien social d’assujettissement à une autorité, vectrice de protection et de sécurité. Si les liens entre les individus se délitent, les liens entre les individus et l’Etat eux, se renforcent.

Il apparait donc que l’argent et le pouvoir politique sont interdépendants, et surtout indépendant de par leur existence des principes économiques.

  1. L’argent dans les sociétés modernes : pertes et profits

 

La modification et la dématérialisation de l’argent sont, d’un point de vue sociologique, à mettre sur la même échelle d’importance que l’industrialisation ou l’urbanisation. L’argent est un passage obligé dans la pratique sociologique, et la monétarisation des liens sociaux semble être un point sur lequel tous les sociologues s’entendent. Cependant, cette monétarisation est elle une aliénation, ou au contraire une autonomisation des individus ? Ces deux visions ont été approfondies par deux auteurs, Marx pour l’aliénation, et Simmel pour la libération.

 

  1. L’argent : une institution fondamentale de la modernité.

 

D’un point de vue anthropologique, l’argent peut prendre d’innombrable forme (cailloux, coquillages, pierres précieuses, cocaïne – chez les farc en colombie-, etc.). Les auteurs se posent la question de savoir s’il est possible de définir le statut de l’argent dans notre société.

Karl Polanyi (p.36) explique que l’opposition entre société traditionnelle et société moderne n’est pas justifiée, car l’argent peut prendre différentes formes, et la monnaie répondre à différents usages. Il distingue ainsi deux type de monnaies : les monnaies à usage spécifique (special purpose money) et les monnaie à usage multiple (all purpose money).

Ces deux monnaies ont une différence supplémentaire, celle d’être ancré (embedded) ou non dans des contextes : ainsi, les monnaies à usage spécifique sont réservées à certaines transactions (que ce soit pour une dot de mariage, des achats particuliers où des échanges entre tribus), alors que les monnaies à usage multiple ne sont pas soumises à ces contextes.

 

  • Monétarisation et objectivation de la valeur.

 

Pour Simmel, la rationalisation des liens sociaux et la montée de l’individualisme répond au développement de l’usage monétaire : l’argent, en perdant de sa « réalité », met toutes les choses existantes à la même mesure, et perd de sa fonction d’information sur la valeur, pour devenir la valeur même ; l’argent est passé d’un statut de moyen à un statut de « fin en soi » (p.38).

Ainsi, l’argent dénature les rapports sociaux, faisant en sorte que les individus mettent plus d’importance dans la valeur de l’interaction que dans l’interaction en elle-même (c’est le cas pour les services à la personne).

 

  1. Le retour de l’antichrématistique

 

Il apparait que l’observation du statut de l’argent dans les sociétés traditionnelles permet une nouvelle vision de l’argent dans nos sociétés modernes.

 

  • Marx et la dénonciation du mammonisme

 

Même si Marx est l’un des auteurs les plus importants sur la question de l’argent, étant le premier à avoir eu une approche sociologique quant à ce sujet, sa position est sujette à critique du fait de sa subjectivité inhérente. On peut voir deux schémas de pensée différente dans son œuvre.

Chez le « jeune » Marx, l’argent cherche à remplacer Dieu, et sa position rejoint la position de l’Eglise. Cependant, contrairement à celle de l’Eglise qui reposait sur des suppositions, la position de Marx se base sur l’observation de la société dans laquelle il évolue, caractérisée par la recherche du profit et de l’accumulation des biens, et par l’égoïsme. Le « besoin pratique » est le pilier fondateur de la société capitaliste, et l’argent en est le moteur. L’argent apparait dès lors comme d’une importance plus grande que celle des Hommes, et c’est en cela que Marx y voit l’aliénation : l’argent, fruit des hommes, les a dépassé, remplacé dans l’échelle de valeur. Il est le symbole de l’aliénation pour Marx (p.40).

 

  • Simmel et les pathologies monétaires

 

Simmel va reprendre certain termes antichrématistes, en expliquant les grandes figures des vices liés à l’argent ; il y a selon lui 4 types de pathologie : l’avare, le prodigue, le cynique et le blasé.

Les deux premiers, l’avare et le prodigue, voient dans l’argent une « fin en soi » ; le premier prend plaisir en l’accumulant, le second en le dépensant à tout va.

Les deux suivants, le cynique et le blasé, sont plus caractéristiques des sociétés modernes selon Simmel ; leurs conceptions de l’argent passent par le système de valeurs mis en place par ce dernier. Pour le blasé, l’argent uniformise les valeurs, il n’y a donc plus de valeurs du tout, si ce n’est l’argent, qui devient fonction mécanique. Le cynique, lui, reconnait la valeur des choses en dehors de l’argent, et s’en joue sciemment, en les détruisant.

Selon Simmel, l’argent peut donc détruire ou dépersonnaliser les relations, mais le constat final est qu’il est loin d’être possible d’avoir une position manichéenne quant à l’argent dans nos sociétés modernisées.

 

  1. La libération par l’argent

 

Pour Parsons, la dépersonnalisation du lien social que porte l’argent apporte une nouvelle liberté à l’individu, qui se caractérise selon 4 règles : « Il peut acheter ce qu’il veut, de qui il veut, quand il veut et dans des conditions qu’il peut accepter ou refuser » (p. 41).

L’argent est donc vecteur de liberté individuelle qui ne sot pas présente dans les sociétés traditionnelles. En dépersonnalisant la relation marchande, l’argent permet aux individus de ne plus être dépendants de groupe sociaux, ou de systèmes de domination de la part d’autres individus (de l’homme sur la femme, entre autre). Simmel exprime cette propriété de l’argent comme désaliénant, libérateur des relations sociales car extérieur aux individus. L’argent permet en somme la médiation des relations humaines.

Cependant, deux critiques principales se sont élevées contre cette libération : les différents processus de domination mis en place par l’argent, et la perte de sens dans l’acquisition d’une trop grande liberté pour l’individu.

 

  1. L’argent, une nouvelle source d’oppression ?

 

Marx reprend la question de l’argent après 1857, et sa position est plus sociologico-historique. Il cherche notamment à démontrer que l’avarice n’est pas naturelle, qu’elle est le fruit d’un processus induit par la société moderne ; dès lors que l’argent outrepasse les valeurs morales des biens dont il est censé faciliter l’échange, il peut être sujet à accumulation. En somme, dès que l’argent passe du statut de moyen à celui de valeur, il devient une fin en soi. Marx étaye ses dires en schématisant la transformation. Avant que l’argent ne prennent plus d’importance que la marchandise, l’acte marchand se caractérise par un cycle Marchandise Argent Marchandise’ ; l’acte marchand à donc pour but l’accroissement du nombre de marchandise. Or, après valorisation de l’argent en tant que fin en soi, le cycle se transforme et deviens Argent Marchandise Argent’ ; l’acte marchand n’a pour but que l’accumulation de plus d’argent.

 

  1. Une liberté sans objet

 

Simmel explique que même si l’argent libère des relations sociales, il ne libère pas pour autre chose. Or une liberté qui ne tend vers rien est dangereuse et peut perdre l’homme ; pour Simmel la monétarisation accroit le sentiment d’absurdité de la vie humaine (p.46).

L’argent « désaffecte » donc les relations humaines, octroyant une liberté oisive à l’homme en le détachant des groupes sociaux auquel il pouvait appartenir précédemment (la famille, le quartier, etc.) ; toutes relations tendent à devenir relations de consommation, et les normes et valeurs des groupes sociaux tendant à se monétariser, elles perdent leurs sens. « Rien ne vaut ce qui n’a pas de prix » (p.48).

 

Il apparait donc deux grands courants dans la sociologie de l’argent, l’un condamnant l’argent et l’autre cherchant à le justifier, en le rendant neutre. Or les sociologues qui se sont penchés sur la questions ont le plus souvent usé du premier courant pour critiquer le second, réussissant à mettre à mal l’idée d’un argent neutre, puisque médiateur des relations humaines.

 

  1. Crédit et financiarisation

 

  1. La France, un pays bancarisé

 

  • La bancarisation des ménages

 

C’est après la seconde guerre mondiale que la France s’est bancarisée. Avant la première guerre mondiale, les banques ne s’intéressaient qu’à une couche sociale particulière, dédaignant les autres, ce qui a permis la création de coopérative financière (comme le crédit agricole) dans les milieux sociaux délaissés. Pendant l’entre deux guerres, la bancarisation s’étend à la bourgeoisie urbaine et rurale, et ce jusqu’à 1929, où la crise entraine une perte de confiance dans les banques.

En 1966-67, les loi Debré ont abolies les spécialisation des banques, afin de leur permettre de toucher un public plus large, et d’augmenter leurs fonds (afin de financer les avancées technologique et le développement industriel alors en marche). De 18% de ménage propriétaire d’un livret ou d’un compte en 1966, on passe à 92% en 1984, à peine 18 ans après. De nombreuses réformes ont modifié l’histoire bancaire française, afin de protéger les consommateurs, ou d’éviter l’éviction de certaines part de la population qui ne pouvait accéder à la bancarisation (création du droit au compte en 1984).

 

  • La dématérialisation de l’argent

 

Bien que l’argent se dématérialise de plus en plus, la France reste encore une des plus grandes usagères de la monnaie scripturale (billet, chèques). En 2003, 53% des chèques de la zone euros étaient français. L’argent passe de plus en plus par des intermédiaires, tel que les virements, les chèques, etc. L’argent est dématérialisé ; on observe cependant aujourd’hui que la carte bleue à outrepassé l’utilisation des chèques : l’argent s’était dématérialisé, il s’est aujourd’hui informatisé ; il n’y a plus de contact direct avec lui.

 

  1. Le crédit

 

Avant les lois Debré, le crédit était réservé à une certaines part de population, la plus riche. Le droit au crédit à permis à de nombreux ménage de contracter des crédits auprès de banques. Les banques d’état se désengagent alors petits à petits du crédit, laissant le marché aux établissements privés, qui vont mettre à disposition des clients des crédits de multiples forme (1971 : création du crédit à la consommation).

Or le crédit va essuyer de nombreuses critiques, notamment celle de promouvoir le plaisir immédiat à défaut de la rigueur du travail et de l’effort, en somme de modifier l’ethos de l’argent alors en place (qui prônait l’épargne).

Mais dans les années 80 la crise économique met en avant un problème : les ménages modestes ayant contracté un crédit à taux élevé se trouvent dans l’impossibilité de rembourser quand l’inflation stagne ; de plus le chômage touche de plus en plus les ménages modestes. Avec la création des procédures de surendettement (loi de Neiertz, 1989), le crédit est fortement critiqué, et notamment le crédit à la consommation renouvelable (le crédit revolving, dont la capacité se reforme au fur et à mesure que le client rembourse).

Les défenseurs du crédit avance le fait qu’il est vecteur d’intégration sociale par le biais de la consommation, et qu’il faudrait le libéraliser encore plus afin de l’ouvrir aux populations « a risque », à savoir les ménages les plus modestes.

 

  • Le crédit revolving et les cartes de crédit

 

Le crédit revolving est un crédit à fort taux d’intérêt (12 – 20%) qui se régénère en fonction du temps : l’utilisateur puise dans son avoir disponible en payant avec une carte de crédit,, créant un déficit, et peux à la fin du mois choisir entre rembourser entièrement ce déficit ou bien étaler le remboursement sur plusieurs mois en France. Cette pratique n’est pas beaucoup développée en France, mais l’est énormément dans la société Anglo-saxonne. Fin 2004, en France, il y avait 9 millions de carte de crédits de ce type, alors qu’en 1999 aux Etats-Unis il y en avait en moyenne plus de 10 par personne.

Cette différence s’explique par les techniques de commercialisation américaines : en France, les informations bancaires sont confidentielles, alors que n’importe qui peut consulter celles de n’importe quel individu aux Etats-Unis. Les sociétés de crédits vont donc démarcher les populations les moins risquées en leurs envoyant des cartes de crédit « prêtes à l’emploi » : Les clients n’ont pas besoin de contracter un crédit, c’est le crédit qui vient à eux.

Cette pratiques, longuement décriée, même encore aujourd’hui, connait pourtant certains défenseurs ; pour eux cette pratique demande encore plus de rigueur que l’épargne, car il faut savoir gérer son niveau de dépense, tout en travaillant et en mettant de côté. C’est l’avis de Lendol Calder, qui voit dans le crédit une utilisation optimale des potentialités monétaires des ménages, en somme une taylorisation de la monnaie.

 

  1. Les compétences nécessaires à la maitrise de l’argent contemporain.

 

Ces transformations de l’argent appellent des transformations sociales : ainsi pour obtenir de l’argent et être socialement accepté il ne suffit plus de travailler, il faut aussi savoir y faire avec les banques, savoir gérer son budget, recevoir les allocations, payer un emprunt, contracter un crédit, etc. Pour toutes ces pratiques, il faut savoir se servir de l’argent dématérialisé, ce qui induit une connaissance et une aisance particulière dans le milieu.

 

  • L’argent invisible

 

La tendance française voue une préférence à « l’argent réel », palpable, à l’image des pièces et des billets, du fait du contrôle immédiat des dépenses. Il est effectivement moins aisé de disposer et de contrôler la monnaie dématérialisée : n’ayant aucun rapport direct avec l’argent, l’individu doit avoir conscience de toutes les actions qu’il effectue avec son argent (chèques, virements, prélèvements automatiques, etc).

L’argent bancaire peut cependant rester marqué par les individus, qui vont multiplier les comptes en fonction des usages. Mais le principal désavantage de l’argent invisible est la confiance que lui confère les individus ; ainsi certains ne vont pas changer leurs habitudes, continuant à fréquenter les mêmes magasins ou à acheter les mêmes marques, connues même si plus onéreuses.

En somme, ceux qui maitrisent cette forme d’argent la trouve évidemment préférable, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde, et ceux qui n’y parviennent pas sont d’autant plus frustrés que l’aisance des autres est grande.

 

  • L’exclusion et la superinclusion bancaire

 

Une fois que les banques ont réussies à bancariser la société, elles ont cherché à rentabiliser leur clientèle, à le faire fructifier ; il y a alors multiplication des services bancaires, des crédits et des assurances.

Mais les clients ne sont pas égaux quant à l’intérêt que leur porte les banques. Les foyers modestes sont ainsi délaissés par les banques, les agences fermes dans les quartiers pauvre ; tandis que le nombre d’agence en quartier riche se développe plus que de nécessaire, et que les clients aisés sont mieux accueillis et plus démarchés.

Les clients pauvres se sentent alors délaissés, et développent une certaine appréhension quant à leurs contacts avec les agences, de peur d’être stigmatisés comme pauvres ou de ne pas donner une image de « bon pauvre ». L’accès aux produits bancaire leur est restreint (interdit de chéquier ou interdiction bancaire, etc.). De par l’exclusion géographique ou factuelle, les « exclus » vont développer des réflexes d’auto-exclusion ; elles ressentent leur non-conformité et vont alors limiter leurs interactions avec le monde bancaire.

  1. L’argent, le domestique et l’intime

 

Dans ce chapitre, Jeanne Lazarus et Damien Le Blic cherchent à identifier les circulations monétaires au sein des foyers.

 

  1. L’odeur de l’argent

 

Les adages populaires, vecteur de la conscience de la même classe sociale, nous renseignent sur un état de fait : « tout argent est identique », il « uniformise les comportements » et dépersonnalise les échanges (p.71) ; il semblerait que la provenance de l’argent importe peu quant à son utilisation.

Or rien n’est moins vrai, et Zelizer l’exprime en prenant l’exemple du mariage : un couple, quant il perçoit de l’argent pour son mariage, ne l’utilisera pas à une autre fin ; c’est l’argent du mariage, et il serait déplacé de l’utiliser pour un autre but, de plus il n’a « pas vocation à servir aux achats quotidiens » (p.73). Certaines rentrées d’argent sont ainsi « marquées ».

 

  • Le marquage de l’argent

 

Bien qu’étant une all purpose money, l’argent est inscrit dans un contexte particulier (que ce soit celui de sa provenance, de sa destination, etc.). Les acteurs vont diviser l’argent en différents usages, comme dans les familles où des boites ou des enveloppes sont remplies avec de l’argent pour des usages spécifiques (vêtement, facture, loyer, etc.). Les foyers vont ainsi privilégier certains types de dépenses, en divisant leur budget total en fonction de leurs besoins, ou de la provenance de cet argent, qui va produire des comportements particulier. Zelizer avance l’exemple d’une prostituée suédoise qui sépare nettement l’argent des allocations, qu’elle utilise pour élever ses enfants et entretenir son foyer, de l’argent gagné lors de l’activité prostitutionnelle, qu’elle dépense en stupéfiants, en sorties ou autres budgets de loisirs ; la provenance de l’argent influence donc sa destination, sans nécessairement suivre une logique de consommation propre : l’utilisation de l’argent est donc relativement indépendantes des règles économiques qui semblaient la régir.

 

  1. Les enjeux monétaires des familles contemporaines.

 

Il apparait que depuis le XVIIIème siècle la sphère familiale se soit séparée de la sphère professionnelle, et qu’elle s’investit beaucoup plus dans l’épanouissement personnel et culturel des individus qui la compose plutôt que l’épanouissement matériel commun. La transmission du capital culturel est devenue plus importante que la transmission du capital économique ; on peut expliquer ce fait par la montée des aides de l’Etat providence qui permet aux individus, même en difficulté, de rester plus ou moins indépendants de leur famille d’un point de vue financier. La salarisation des différentes couches sociale à aussi permis à la famille de moins se centrer sur le transfert intergénérationnel du patrimoine, et plus sur le développement de normes et de valeurs propres à chaque individus.

 

 

 

  • L’argent euphémisé des aides familiales

 

Même si l’argent est moins mis en avant dans la sphère familiale, il n’en reste pas moins des plus présents. Le développement personnel des individus n’a pu se faire que grâce à la monétarisation des relations, et paradoxalement en rejetant cette monétarisation ; ainsi en externalisant la gestion de la vie quotidienne par la monétarisation des tâches, la sphère familiale s’est recentrée sur les individus.

L’argent est dès lors devenu un facteur d’aide dans la famille, que ce soit de la part des grands parents qui aident leurs petits enfants à s’installer, ou les parents qui soutiennent leurs enfants dans leur entrée dans la vie active.

Les transferts d’argent intra-familiaux peuvent répondre à une certaine forme de contractualisation plus ou moins formelle (les parents soutiennent financièrement leurs enfants étudiants, en échange de quoi ils s’engagent à réussir leurs études).

Les transferts peuvent aussi prendre forme de don, dans le cas où un des individus est en mauvaise posture, ou dans le besoin (chômage, maladie de longue durée, etc). Dans ces cas, le transfert est effectué sous forme de non-dit (argent laissé dans une enveloppe chez l’individu dans le besoin par un proche, etc.) ; mais ce don appellera un contre-don de la part du receveur : se sentant assisté, il va rétablir l’équilibre soit en remboursant ce don, soit en proposant une aide matérielle (les grands parents qui gardent les enfants). Cette logique de don et de contre don n’est jamais spécifiée, sans quoi il y aurait alors malaise quant à l’apparition dans la sphère familiale de la sphère monétaire (et c’est précisément ce que cherchent à éviter les acteurs). Cependant, l’aide en nature parait toujours moins importante que l’aide financière, car cette dernière est dénombrable, quantifiable, tandis que l’autre ne l’est pas.

Le don régulier d’argent peut aussi signifier la déliquescence d’un lien social, où l’acteur, par le don monétaire, va se désengager de sa relation avec le destinataire du don ; même si le contraire existe aussi (les auteurs mentionnent alors l’exemple d’une jeune africaine, qui envoie régulièrement de l’argent à son frère pour lui éviter la nécessité de l’immigration clandestine, et lui permettre de monter son propre commerce) (p. 78)

 

  • Minimiser l’argent de l’héritage

 

Une famille riche ne possède pas seulement de l’argent, mais aussi des biens matériels dont la valeur peut être forte, c’est le patrimoine. Cependant, la place que le patrimoine –et son transfert- intègre ont peu été étudié dans notre société, car il se place en opposition à plusieurs principes (le mérite, la consommation, l’égalité), et se rattache souvent au deuil ou à la perte d’un proche (p.80).

De plus, l’héritage pose souvent problème d’un point de vue affectif : en effet, le partage des biens est sujet à une certaine forme de quantification de l’affect du défunt quant au reste de sa famille, et les disputes sont courantes. Ainsi la monétarisation de l’héritage peut permettre de désamorcer certains conflits (p.81)

 

  1. L’argent du couple.

 

L’étude de la répartition monétaire au sein d’un ménage permet de casser l’image de ce dernier, en mettant en lumière les rapports de domination quant à la répartition de l’argent

 

  • Le Breadwinner

 

Le breadwinner est, pragmatiquement, celui qui « gagne le pain », c'est-à-dire l’individu dans le couple, traditionnellement masculin, qui amène l’argent du ménage. Mais il existe des conceptions différentes quant aux dépenses.

Traditionnellement, les hommes remettent aux femmes de leur foyer l’argent qu’ils gagnaient (femme ou mère), qui se chargeaient ensuite de le répartir en fonction des besoins du ménage. Ce mode de gestion est typique des ménages à faible revenus.

Dans les sphères sociales plus aisées, les hommes donnent une partie de leur salaire aux femmes, qui travaillent parfois pour gagner un « salaire d’appoint ». Cette gestion partagée est cependant problématique quand le breadwinner ne modifie pas la somme allouée à sa femme alors que le contexte change.

L’argent est donc marqué, même au sein du couple ; ainsi il peut y en avoir trois sortes : celui de l’homme, celui de la femme, et celui du ménage.

 

  • Le travail des femmes

 

Les conceptions vues précédemment se basent sur une société où seul l’homme travaille, mais cette conception peut paraitre erronée dans une société où les femmes ont investit la sphère professionnelle. Ainsi à t on vu apparaitre une nouvelle forme de gestion, la gestion indépendante où chaque individu du couple disposait de son argent et faisait ce qu’il voulait avec.

La répartition des dépenses apparait cependant comme sexuée ; ainsi les femmes ont la charge des dépenses journalières et du fonctionnement du ménage, tandis que les hommes s’occupent des dépenses épisodiques et du patrimoine (p.86).

Le caractère sexué des revenus est encore virulent aujourd’hui, on constate des écarts de salaires de 20% en moyenne dans le monde professionnel ; les hommes gagnant donc plus ont donc une certaine forme de pouvoir de domination financière sur le couple, et l’égalité n’est pas encore de mise. Cependant, la gestion du couple se caractérise généralement par un faible intérêt, un non-calcul sciemment établi dans la financiarisation du ménage, tandis que les couples de cohabitations calculent leurs dépenses et tiennent des comptes.

 

 

 

 

  1. Argent des riches, argent des pauvres

 

Même si la révolution française à aboli le cens, les différences de richesses structurent la société ; mais peuvent elles définir la place sociales des individus ?

 

  1. La richesse, la pauvreté et l’argent

 

  • Pauvreté absolue et relative

 

Il existe deux types de pauvreté : la pauvreté relative, qui est définie selon un niveau de consommation minimal (comme c’est le cas aux Etats-Unis et dans certains pays anglo-saxon), et la pauvreté absolue, qui n’est pas soumise à subjectivité car répondant au calcul d’un seuil de pauvreté en fonction d’un niveau de vie médian.

 

  • Définir un seuil de richesse ?

 

Contrairement à la pauvreté, la richesse ne connait pas de limite ; il est ainsi plus dur de calculer des niveaux de richesse. Plusieurs tentatives ont pourtant vu le jour, comme le calcul du premier décile (séparant les 10% les plus riches du reste de la population), mais même au sein du premier décile les écarts étaient énormes. Mais le problème des seuils de richesse c’est qu’ils prennent rarement en compte le revenu et le patrimoine, ainsi Bihr et Pfefferkorn ont proposé un nouveau mode de calcul pour les plus riches, basé sur les revenus du patrimoine permettant un niveau de vie médian (p. 95). La richesse serait alors la propension à se dispenser de travail grâce au patrimoine.

 

  • L’euphémisation de l’argent dans la richesse.

 

La richesse ne se définit pas seulement par l’argent disponible, mais est un travail intergénérationnel, et se caractérise par l’acquisition des 4 formes de capitaux : le capital social, le capital économique, le capital culturel et enfin le capital symbolique. C’est pourquoi les « nouveaux riches » sont ainsi stigmatisés ; ils essayent cependant d’acquérir les différents capitaux par le biais de leur capital économique.

 

  • Les frontières symboliques

 

Selon les cultures, les frontières de richesses diffèrent. Ainsi, aux Etats-Unis, la richesse passe principalement par le capital économique, alors qu’en France elle passe par le capital culturel et le capital symbolique ; la richesse est donc une construction sociale.

Cependant la position française s’explique par l’attachement de cette nation à des valeurs historiques, et des classes sociales préétablies. Dans la conception américaine, puisque c’est l’argent qui prévaut, les autres stigmates sociaux (comme la couleur de peau ou l’origine ethnique) ont moindre importance ; l’argent possède alors une fonction spécifique d’uniformisation de la société, et semble être vecteur d’égalité sociale quant aux stigmates extérieurs à l’argent.

 

  • La dynamique du capital symbolique

 

Les auteurs expliquent ici que le capital symbolique est en constante évolution dans nos sociétés ; ainsi l’argent peut amener des classes sociales à des niveaux supérieurs que les anciennes classes dominantes, c’est le cas des « bourgeois-bohèmes », ou « bobos ». Le prestige social de cette classe s’est sensiblement accrue par son capital culturel, qui lui a permis (principalement aux Etats-Unis) d’acquérir en masse du capital économique. C’est le côté « intellectuel » du mouvement qui a mis les individus en avant.

 

  1. Les modes de dépense.

 

La consommation, inhérente au salaire perçu par les individus, à longtemps servi à délimiter les classes sociales. Cependant une nouvelle forme de classification à vu le jour aux Etats-Unis dans les années 20, se basant sur le mode de vie et le mode de consommation des ménages, et voyant la société non plus comme des classes, mais comme un amalgame continu et hiérarchisé d’individus au niveau de consommation semblable ; c’est le produit de leur consommation qui servirait alors à les différencier.

 

  • Modes de dépense et classes sociales.

 

En 1857, Engel à montré que les classes sociales se caractérisaient par des modes de dépenses spécifiques, avec des budgets différenciées allouées à des part de consommation (comme la nourriture, les vêtements, les loisirs, etc.). Or, en 1909, Maurice Halbwachs à infirmé et complexifié les lois d’Engel. Il a ainsi démontré que les dépenses des classes sociales n’étaient pas régies par le besoin matériel, mais par des rapports différents à l’argent (les ouvriers ont plus tendances à dépenser au jour le jour tandis que les cadres et les classes moyennes ont plus tendances à investir dans le logement, par exemple).

 

 

  • Les pauvres paient plus

 

L’accès au crédit à permis aux classes pauvres de devenir propriétaire et de désirer la même chose que les classes moyenne sans pour autant en avoir la capacité ; ainsi des vendeurs spécifiques à ces classes pauvres se sont développés, en les paupérisant encore plus : en leur permettant de recourir au crédit pour accéder à la consommation, ces vendeurs leurs faisaient payer cher la prise de risque ; ainsi, pour un même produit, les classes moyennes et supérieures payaient moins cher que les classes populaires. Même si les défenseurs de ces moyens d’accès à la consommation voyaient en cela une forme d’égalitarisation de la société, les écarts étaient trop grands pour qu’ils soient acceptés par la société, et ils ont été vivement décriés.

 

  • L’éthique de la dépense

 

Norbert Elias a identifié deux ethos différent quant aux dépenses : celui de l’aristocratie, qui voyait dans la consommation un fait ostentatoire de montrer sa richesse, et celui de la bourgeoisie, qui est organisé autour de l’épargne et du profit à long terme.

Ces deux ethos trouvent échos dans la société moderne : l’ethos bourgeois se retrouve dans la conception des classes moyennes, où la propension à l’épargne est forte, tandis que l’ethos des aristocrates se retrouve chez les promoteurs qui véhiculent une idée d’accès au plaisir immédiat (p.105). Aussi la classe politique oscille elle entre ces deux conception, ventant les mérites de la consommation, et prévenant les populations quant à une consommation ordonnée, afin d’éviter surendettement et paupérisation.

 

Au final, l’argent revêt donc une fonction de positionneur social, au même titre que la position sociale va définir les différents usages de l’argent.

 

 

Conclusion

 

Le livre se termine sur un rappel des points majeurs développés par les auteurs : La condamnation morale et l’objectivation fonctionnelle de l’argent, la nécessité de confiance et de contrôle par une institution politique, la place de l’argent dans la différenciation des positions sociales. Au final, l’argent possède plusieurs visages, et est vecteurs de normes, de valeurs, de positions et d’appréhension dans la société, et l’approche sociologique de cette objet qui nous parait si commun, si naturel nous permet de nous rendre compte de toute l’étendue du sujet, tant d’un point de vue humain que d’un point de vue relationnel.

Sociologie de l’argent

Damien Le Blic & Jeanne Lazarus, « sociologie de l’argent », Paris : La découverte, 2007.

Le livre étudié est un ouvrage de vulgarisation sociologique, qui retrace la place de l’argent dans nos sociétés occidentales modernes.

Introduction

 

Le livre « sociologie de l’argent » débute par un constat : l’argent n’est pas qu’un simple moyen d’échange, il a totalement outrepassé cette fonction. Les auteurs posent alors plusieurs questions, mettant en rapport la société et l’argent (dans la dimension morale, culturelle, dans sa dimension à différencier les groupes sociaux, etc.). Ils font ensuite une annonce du plan.

  1. La condamnation morale de l’argent

 

Le premier chapitre part encore sur un constat : même si l’argent n’est en apparence plus un sujet tabou, les domaines qui y touchent restent néanmoins suspect. Il se présente, pour les sociologues, sous la forme d’un objet moral (p.7) véhiculant des normes et des valeurs qui servent tantôt à justifier, tantôt à déprécier son existence.

 

  1. Mammon, l’avare et l’usurier : trois figures de l’argent

 

Il apparait que l’argent préexiste à nos sociétés contemporaines, et que les rapports moraux des hommes à son égard aient évolués. Cependant, les différentes conceptions antérieures n’ont pas disparues pour autant : l’argent possède donc de nombreux niveaux de valeurs, selon la culture où l’on se place, et ces différents niveaux ont du mal à cohabiter sainement dans notre société.

Les auteurs distinguent trois reproches faits à l’argent : une appréhension quant à son principe de « monnaie d’échange universelle », les travers moraux qu’il met à jour chez les hommes, et une condamnation quant à certaines pratiques que l’argent peut impliquer.

 

  • La guerre des dieux

 

La condamnation morale de l’argent est d’abord passée par l’organisme le plus influent dans les sociétés qui nous précèdent d’un point de vue historique : la Religion.

L’Islam et le Christianisme ont été les plus virulents quant à sa condamnation : le christianisme, et plus précisément de catholicisme, rejette l’argent dans son entièreté et remet en cause sa fonction primaire, d’équivalent généralisant, c'est-à-dire de pouvoir mettre toutes choses en rapport au niveau de leurs valeurs, alors que cette prérogative devrait être réservée à Dieu ; l’argent prendrais pour eux la place de Dieu. En tant que « faux Dieu » il est diabolisé et personnifié sous la figure de Mammon.

Même si la religion n’a plus autant de force qu’avant, il nous reste des traces de cette conception religieuse de l’argent : dans la morale populaire, l’argent est la source des misères du monde, tout ce qui y touche est suspect, etc.

 

  • Insatiable cupidité

 

Deuxième reproche fait à l’argent, il dérèglerait les rapports qu’il entretien avec les hommes. L’exemple type est l’avare, qui accumule l’argent pour l’accumulation, pas pour en faire quelque chose. L’envie est un pêché, selon la religion ; quiconque y cédant est donc un homme mauvais, indigne de confiance, détestable. Des sociologues comme Ricoeur ont cherchés à expliquer l’avarice par la recherche du bonheur, l’argent (par sa neutralité), rappelant celui-ci. L’accumulation aurait pour but la recherche du bonheur.

Il n’en reste pas moins que la figure de l’avare, et l’envie insatiable d’argent, à toujours été stigmatisée, et ce depuis l’antiquité. L’avare oublie les hommes pour se consacrer à une passion dévorante et égoïste, ce que rejette l’Eglise. Et cette conception à perduré jusqu'à aujourd’hui.

 

  • Impensable prêt d’argent

 

Ce sont ici des usages spécifiques de l’argent qui sont critiqués. La pratique la plus déviante selon la religion est l’usure : le prêt à intérêt. Dans cette activité, l’argent s’accapare un autre droit divin, celui du temps : il gagne en valeur au fur et à mesure que le temps s’écoule. Il est anti-naturel d’échanger de l’argent contre plus d’argent selon Thomas D’aquin. Le prêt usuraire est donc relégué à une part de la population qui ne le rejette pas, à savoir les individus de confession juive (qui voient dans l’accumulation d’argent un moyen d’aider son prochain).

 

  1. Difficile légitimation de l’argent

 

A partir du XVIème siècle, la réforme permet de voir l’argent sous un nouveau jour ; ainsi le gain d’argent devient possible en échange d’une activité professionnelle, permettant de déjouer un autre pêché capital : la paresse, qui est aussi un trait de l’usurier (qui ne fait rien mais qui accumule quand même de l’argent grâce au temps).

 

  • Légitimations libérales et résistances antichrématistes

 

Dès lors que le verrou religieux sur le gain d’argent et l’accumulation est levé par Luther et Calvin, cette conception va être légitimée par les philosophes des lumières, qui voient dans l’accumulation de l’argent par le travail une échappatoire au « règne des passions ». Les passions étant alors considérées comme vectrices de désordre et de chaos, le travail (et donc l’accumulation d’argent) serait au contraire vecteur de paix sociale et d’ordre ; cette nouvelle conception à permis l’essor du capitalisme et de l’échange marchand.

Cependant, la position de la France quant à cette conception reste assez complexe : les dispositions traditionnelles restent fortes, et la conversion du système de production traditionnel vers un autre qui tend vers le gain se fait difficilement. Dans la conscience morale Française (elle-même véhiculé par les médias, que ce soit journaux ou romans), l’activité pécuniaire reste l’apanage des individus sans morale.

  1. L’argent, une institution sociale

 

L’argent n’est pas un objet « neutre », il est soumis à conceptions, et donc à subjectivité. Il faut donc prendre ce constat en compte dans la recherche sociologique.

 

 

 

 

  1. Limites de l’approche neutraliste de l’argent

 

Les premières approches de la science économique, au XVIIIème siècle, s’emparent de l’argent de manière assez naturelle ; bien qu’il ne fasse pas la richesse des individus (cette partie incombe au travail de la terre), il permet de faciliter les échanges, qui sont préexistant à l’argent (Selon Adam Smith, p.22). Mais Smith reprend là l’idée d’Aristote, qui voit dans l’argent la suite logique de l’échange.

La limite de la conception économiste réside dans le fait que l’argent est pensé comme neutre, comme cachant l’économie réelle (Selon john stuart Mill, p.22). Or une telle vision de l’argent est inadéquate à la pratique de la sociologie.

 

  • Economistes contre Sociologues ?

 

Simiand, disciple de Durkheim, reproche aux économistes leur approche de l’argent comme objet neutre, ayant une simple fonction monétaire, de facilitation des échanges. Pour lui, ce n’est pas l’argent en lui-même qui sert de « monnaie d’échange », mais plutôt les valeurs qu’il transporte. De ce fait il ne faut pas le séparer des milieux sociaux dans lesquels il transite, sous peine de fausser les représentations qu’on lui confère.

Même si la conception de l’argent voile est importante dans l’économie, ses plus virulents détracteurs se trouvent au sein même de la pratique économique. C’est ainsi qu’en 1935, Keynes développe une théorie intégrant le caractère culturel, la dimension humaine dans l’utilisation de l’argent.

Il convient donc de ne pas mettre en opposition les dimensions économiques et sociologiques d’approche de la monnaie, mais plutôt de les voir comme deux conceptions différentes, aux enjeux divergents.

 

  • Intérêt heuristique des crises monétaires : le cas de l’Argentine.

 

Au milieu des années 90, l’Argentine traverse une crise monétaire, et les ressources monétaires deviennent rares. De ce fait vont être créé des centres de trocs, qui vont mettre en place une nouvelle monnaie : le credito. Cependant, simple à falsifier et soumise à peu de contrôle, cette alternative à l’argent va rapidement péricliter du fait de surémission de monnaie, et donc de l’inflation. Dès lors, plus personne ne veut l’utiliser, car plus personne n’a confiance en cette monnaie d’échange.

 

  1. L’argent, question de confiance

 

On peut tirer une conclusion du cas de l’argentine : il faut un organisme social pour contrôler l’argent, et pour garantir la confiance que vont mettre les individus en lui.

 

  • Réseaux monétaires et confiance systémique.

 

La confiance en l’argent représente la propension des individus à envisager le futur avec sérénité : si on peut croire en l’argent, alors on peut croire dans une expérience confortable du futur, à l’abri du besoin ; si l’argent que nous avons est encore disponible demain, alors tout ira bien. Mais cette confiance doit respecter certaines conditions d’existence.

Pour Nigel Dodd, l’argent doit représenter un certain nombre d’information en rapport avec les valeurs des choses à échanger ; il est impossible de mettre en rapport des navets et des voitures de sport, il faut donc trouver une échelle de valeur commune : l’argent (p.26).

Pour Luhman, il faut que l’institution qui contrôle l’argent soit en mesure de garantir sa fiabilité : c’est la confiance de l’individu envers cette institution qui va permettre à l’argent de perdurer dans son utilisation ; la somme des confiances des individus envers l’institution sera plus importante que les multiples confiances individuelles dans l’argent.

Enfin, pour Dodd, l’inscription de l’argent dans une dimension sociale, politique et culturelle est prédominante quant à son existence ; la confiance des acteurs va d’abord passer par la stabilité sociale, qui va elle-même maintenir la stabilité de l’argent.

 

  • Les sources politiques de la confiance

 

La confiance dans l’argent passe souvent par des sources politiques, car c’est généralement ces sources politiques qui décident de la forme de l’argent (son nom, comment il est constitué, sa valeur pécuniaire, etc.). Ainsi la confiance va être plus forte à mesure que le pouvoir politique va monopoliser l’émission de monnaie.

Les formes de la monnaie vont avoir des significations particulières, selon son nom (un louis d’or, un napoléon, un franc, etc), sa forme (en métal précieux ou non, etc), et sa période de création (en rapport avec une libération, une unification). Dans ses formes pragmatiques l’argent est donc vecteur de normes, instaurées par le pouvoir politique.

Il apparait aussi que les crises économiques sont d’abord des crises politiques ; puisque ce dernier est garant de la confiance en l’argent, sa chute entraine la chute de la confiance, et donc la chute de l’argent.

Enfin, la puissance politique d’un Etat semble se mesurer par sa capacité à mettre en circulation une monnaie dématérialisée, reposant sur la confiance (comme ce fut le cas au XVIIème siècle en Angleterre). Les français durent attendre la belle époque pour voir apparaitre la monnaie fiduciaire, du fait de leurs appréhensions quand à cette monnaie non métallique.

L’argent est donc garanti par une autorité politique, mais il est aussi un symbole fort de la puissance de cette autorité ; ainsi les faussaires sont ils inculpés de crimes « contre l’Etat, la nation et la paix publique ».

 

  • De la souveraineté monétaire à la monnaie souveraine.

 

On a vu que la monnaie était une prérogative de l’Etat et un symbole de sa puissance politique, mais il est possible d’aller plus loin et de voir dans l’argent la source même de la puissance de l’Etat.

Selon Michel Aglietta et André Orléan, l’échange de biens dépend de l’affect que mettent les individus dans ces biens. Dès le moment où l’argent est introduit dans l’échange, ce dernier devient marchand et se libère des affects ; les individus deviennent concurrent entre eux et cherchent à faire le plus de profit possible, le lien social se délite et l’individualisme monte ; les individus ne se sentent plus attachés aux autres et donc, plus en sécurité. Or un agrégat d’individu sans liens est dangereux, tant pour la paix sociale que pour l’Etat ; le fait de centraliser la production et l’émission de monnaie permet de garder en vie une certaine forme de lien social d’assujettissement à une autorité, vectrice de protection et de sécurité. Si les liens entre les individus se délitent, les liens entre les individus et l’Etat eux, se renforcent.

Il apparait donc que l’argent et le pouvoir politique sont interdépendants, et surtout indépendant de par leur existence des principes économiques.

  1. L’argent dans les sociétés modernes : pertes et profits

 

La modification et la dématérialisation de l’argent sont, d’un point de vue sociologique, à mettre sur la même échelle d’importance que l’industrialisation ou l’urbanisation. L’argent est un passage obligé dans la pratique sociologique, et la monétarisation des liens sociaux semble être un point sur lequel tous les sociologues s’entendent. Cependant, cette monétarisation est elle une aliénation, ou au contraire une autonomisation des individus ? Ces deux visions ont été approfondies par deux auteurs, Marx pour l’aliénation, et Simmel pour la libération.

 

  1. L’argent : une institution fondamentale de la modernité.

 

D’un point de vue anthropologique, l’argent peut prendre d’innombrable forme (cailloux, coquillages, pierres précieuses, cocaïne – chez les farc en colombie-, etc.). Les auteurs se posent la question de savoir s’il est possible de définir le statut de l’argent dans notre société.

Karl Polanyi (p.36) explique que l’opposition entre société traditionnelle et société moderne n’est pas justifiée, car l’argent peut prendre différentes formes, et la monnaie répondre à différents usages. Il distingue ainsi deux type de monnaies : les monnaies à usage spécifique (special purpose money) et les monnaie à usage multiple (all purpose money).

Ces deux monnaies ont une différence supplémentaire, celle d’être ancré (embedded) ou non dans des contextes : ainsi, les monnaies à usage spécifique sont réservées à certaines transactions (que ce soit pour une dot de mariage, des achats particuliers où des échanges entre tribus), alors que les monnaies à usage multiple ne sont pas soumises à ces contextes.

 

  • Monétarisation et objectivation de la valeur.

 

Pour Simmel, la rationalisation des liens sociaux et la montée de l’individualisme répond au développement de l’usage monétaire : l’argent, en perdant de sa « réalité », met toutes les choses existantes à la même mesure, et perd de sa fonction d’information sur la valeur, pour devenir la valeur même ; l’argent est passé d’un statut de moyen à un statut de « fin en soi » (p.38).

Ainsi, l’argent dénature les rapports sociaux, faisant en sorte que les individus mettent plus d’importance dans la valeur de l’interaction que dans l’interaction en elle-même (c’est le cas pour les services à la personne).

 

  1. Le retour de l’antichrématistique

 

Il apparait que l’observation du statut de l’argent dans les sociétés traditionnelles permet une nouvelle vision de l’argent dans nos sociétés modernes.

 

  • Marx et la dénonciation du mammonisme

 

Même si Marx est l’un des auteurs les plus importants sur la question de l’argent, étant le premier à avoir eu une approche sociologique quant à ce sujet, sa position est sujette à critique du fait de sa subjectivité inhérente. On peut voir deux schémas de pensée différente dans son œuvre.

Chez le « jeune » Marx, l’argent cherche à remplacer Dieu, et sa position rejoint la position de l’Eglise. Cependant, contrairement à celle de l’Eglise qui reposait sur des suppositions, la position de Marx se base sur l’observation de la société dans laquelle il évolue, caractérisée par la recherche du profit et de l’accumulation des biens, et par l’égoïsme. Le « besoin pratique » est le pilier fondateur de la société capitaliste, et l’argent en est le moteur. L’argent apparait dès lors comme d’une importance plus grande que celle des Hommes, et c’est en cela que Marx y voit l’aliénation : l’argent, fruit des hommes, les a dépassé, remplacé dans l’échelle de valeur. Il est le symbole de l’aliénation pour Marx (p.40).

 

  • Simmel et les pathologies monétaires

 

Simmel va reprendre certain termes antichrématistes, en expliquant les grandes figures des vices liés à l’argent ; il y a selon lui 4 types de pathologie : l’avare, le prodigue, le cynique et le blasé.

Les deux premiers, l’avare et le prodigue, voient dans l’argent une « fin en soi » ; le premier prend plaisir en l’accumulant, le second en le dépensant à tout va.

Les deux suivants, le cynique et le blasé, sont plus caractéristiques des sociétés modernes selon Simmel ; leurs conceptions de l’argent passent par le système de valeurs mis en place par ce dernier. Pour le blasé, l’argent uniformise les valeurs, il n’y a donc plus de valeurs du tout, si ce n’est l’argent, qui devient fonction mécanique. Le cynique, lui, reconnait la valeur des choses en dehors de l’argent, et s’en joue sciemment, en les détruisant.

Selon Simmel, l’argent peut donc détruire ou dépersonnaliser les relations, mais le constat final est qu’il est loin d’être possible d’avoir une position manichéenne quant à l’argent dans nos sociétés modernisées.

 

  1. La libération par l’argent

 

Pour Parsons, la dépersonnalisation du lien social que porte l’argent apporte une nouvelle liberté à l’individu, qui se caractérise selon 4 règles : « Il peut acheter ce qu’il veut, de qui il veut, quand il veut et dans des conditions qu’il peut accepter ou refuser » (p. 41).

L’argent est donc vecteur de liberté individuelle qui ne sot pas présente dans les sociétés traditionnelles. En dépersonnalisant la relation marchande, l’argent permet aux individus de ne plus être dépendants de groupe sociaux, ou de systèmes de domination de la part d’autres individus (de l’homme sur la femme, entre autre). Simmel exprime cette propriété de l’argent comme désaliénant, libérateur des relations sociales car extérieur aux individus. L’argent permet en somme la médiation des relations humaines.

Cependant, deux critiques principales se sont élevées contre cette libération : les différents processus de domination mis en place par l’argent, et la perte de sens dans l’acquisition d’une trop grande liberté pour l’individu.

 

  1. L’argent, une nouvelle source d’oppression ?

 

Marx reprend la question de l’argent après 1857, et sa position est plus sociologico-historique. Il cherche notamment à démontrer que l’avarice n’est pas naturelle, qu’elle est le fruit d’un processus induit par la société moderne ; dès lors que l’argent outrepasse les valeurs morales des biens dont il est censé faciliter l’échange, il peut être sujet à accumulation. En somme, dès que l’argent passe du statut de moyen à celui de valeur, il devient une fin en soi. Marx étaye ses dires en schématisant la transformation. Avant que l’argent ne prennent plus d’importance que la marchandise, l’acte marchand se caractérise par un cycle Marchandise Argent Marchandise’ ; l’acte marchand à donc pour but l’accroissement du nombre de marchandise. Or, après valorisation de l’argent en tant que fin en soi, le cycle se transforme et deviens Argent Marchandise Argent’ ; l’acte marchand n’a pour but que l’accumulation de plus d’argent.

 

  1. Une liberté sans objet

 

Simmel explique que même si l’argent libère des relations sociales, il ne libère pas pour autre chose. Or une liberté qui ne tend vers rien est dangereuse et peut perdre l’homme ; pour Simmel la monétarisation accroit le sentiment d’absurdité de la vie humaine (p.46).

L’argent « désaffecte » donc les relations humaines, octroyant une liberté oisive à l’homme en le détachant des groupes sociaux auquel il pouvait appartenir précédemment (la famille, le quartier, etc.) ; toutes relations tendent à devenir relations de consommation, et les normes et valeurs des groupes sociaux tendant à se monétariser, elles perdent leurs sens. « Rien ne vaut ce qui n’a pas de prix » (p.48).

 

Il apparait donc deux grands courants dans la sociologie de l’argent, l’un condamnant l’argent et l’autre cherchant à le justifier, en le rendant neutre. Or les sociologues qui se sont penchés sur la questions ont le plus souvent usé du premier courant pour critiquer le second, réussissant à mettre à mal l’idée d’un argent neutre, puisque médiateur des relations humaines.

 

  1. Crédit et financiarisation

 

  1. La France, un pays bancarisé

 

  • La bancarisation des ménages

 

C’est après la seconde guerre mondiale que la France s’est bancarisée. Avant la première guerre mondiale, les banques ne s’intéressaient qu’à une couche sociale particulière, dédaignant les autres, ce qui a permis la création de coopérative financière (comme le crédit agricole) dans les milieux sociaux délaissés. Pendant l’entre deux guerres, la bancarisation s’étend à la bourgeoisie urbaine et rurale, et ce jusqu’à 1929, où la crise entraine une perte de confiance dans les banques.

En 1966-67, les loi Debré ont abolies les spécialisation des banques, afin de leur permettre de toucher un public plus large, et d’augmenter leurs fonds (afin de financer les avancées technologique et le développement industriel alors en marche). De 18% de ménage propriétaire d’un livret ou d’un compte en 1966, on passe à 92% en 1984, à peine 18 ans après. De nombreuses réformes ont modifié l’histoire bancaire française, afin de protéger les consommateurs, ou d’éviter l’éviction de certaines part de la population qui ne pouvait accéder à la bancarisation (création du droit au compte en 1984).

 

  • La dématérialisation de l’argent

 

Bien que l’argent se dématérialise de plus en plus, la France reste encore une des plus grandes usagères de la monnaie scripturale (billet, chèques). En 2003, 53% des chèques de la zone euros étaient français. L’argent passe de plus en plus par des intermédiaires, tel que les virements, les chèques, etc. L’argent est dématérialisé ; on observe cependant aujourd’hui que la carte bleue à outrepassé l’utilisation des chèques : l’argent s’était dématérialisé, il s’est aujourd’hui informatisé ; il n’y a plus de contact direct avec lui.

 

  1. Le crédit

 

Avant les lois Debré, le crédit était réservé à une certaines part de population, la plus riche. Le droit au crédit à permis à de nombreux ménage de contracter des crédits auprès de banques. Les banques d’état se désengagent alors petits à petits du crédit, laissant le marché aux établissements privés, qui vont mettre à disposition des clients des crédits de multiples forme (1971 : création du crédit à la consommation).

Or le crédit va essuyer de nombreuses critiques, notamment celle de promouvoir le plaisir immédiat à défaut de la rigueur du travail et de l’effort, en somme de modifier l’ethos de l’argent alors en place (qui prônait l’épargne).

Mais dans les années 80 la crise économique met en avant un problème : les ménages modestes ayant contracté un crédit à taux élevé se trouvent dans l’impossibilité de rembourser quand l’inflation stagne ; de plus le chômage touche de plus en plus les ménages modestes. Avec la création des procédures de surendettement (loi de Neiertz, 1989), le crédit est fortement critiqué, et notamment le crédit à la consommation renouvelable (le crédit revolving, dont la capacité se reforme au fur et à mesure que le client rembourse).

Les défenseurs du crédit avance le fait qu’il est vecteur d’intégration sociale par le biais de la consommation, et qu’il faudrait le libéraliser encore plus afin de l’ouvrir aux populations « a risque », à savoir les ménages les plus modestes.

 

  • Le crédit revolving et les cartes de crédit

 

Le crédit revolving est un crédit à fort taux d’intérêt (12 – 20%) qui se régénère en fonction du temps : l’utilisateur puise dans son avoir disponible en payant avec une carte de crédit,, créant un déficit, et peux à la fin du mois choisir entre rembourser entièrement ce déficit ou bien étaler le remboursement sur plusieurs mois en France. Cette pratique n’est pas beaucoup développée en France, mais l’est énormément dans la société Anglo-saxonne. Fin 2004, en France, il y avait 9 millions de carte de crédits de ce type, alors qu’en 1999 aux Etats-Unis il y en avait en moyenne plus de 10 par personne.

Cette différence s’explique par les techniques de commercialisation américaines : en France, les informations bancaires sont confidentielles, alors que n’importe qui peut consulter celles de n’importe quel individu aux Etats-Unis. Les sociétés de crédits vont donc démarcher les populations les moins risquées en leurs envoyant des cartes de crédit « prêtes à l’emploi » : Les clients n’ont pas besoin de contracter un crédit, c’est le crédit qui vient à eux.

Cette pratiques, longuement décriée, même encore aujourd’hui, connait pourtant certains défenseurs ; pour eux cette pratique demande encore plus de rigueur que l’épargne, car il faut savoir gérer son niveau de dépense, tout en travaillant et en mettant de côté. C’est l’avis de Lendol Calder, qui voit dans le crédit une utilisation optimale des potentialités monétaires des ménages, en somme une taylorisation de la monnaie.

 

  1. Les compétences nécessaires à la maitrise de l’argent contemporain.

 

Ces transformations de l’argent appellent des transformations sociales : ainsi pour obtenir de l’argent et être socialement accepté il ne suffit plus de travailler, il faut aussi savoir y faire avec les banques, savoir gérer son budget, recevoir les allocations, payer un emprunt, contracter un crédit, etc. Pour toutes ces pratiques, il faut savoir se servir de l’argent dématérialisé, ce qui induit une connaissance et une aisance particulière dans le milieu.

 

  • L’argent invisible

 

La tendance française voue une préférence à « l’argent réel », palpable, à l’image des pièces et des billets, du fait du contrôle immédiat des dépenses. Il est effectivement moins aisé de disposer et de contrôler la monnaie dématérialisée : n’ayant aucun rapport direct avec l’argent, l’individu doit avoir conscience de toutes les actions qu’il effectue avec son argent (chèques, virements, prélèvements automatiques, etc).

L’argent bancaire peut cependant rester marqué par les individus, qui vont multiplier les comptes en fonction des usages. Mais le principal désavantage de l’argent invisible est la confiance que lui confère les individus ; ainsi certains ne vont pas changer leurs habitudes, continuant à fréquenter les mêmes magasins ou à acheter les mêmes marques, connues même si plus onéreuses.

En somme, ceux qui maitrisent cette forme d’argent la trouve évidemment préférable, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde, et ceux qui n’y parviennent pas sont d’autant plus frustrés que l’aisance des autres est grande.

 

  • L’exclusion et la superinclusion bancaire

 

Une fois que les banques ont réussies à bancariser la société, elles ont cherché à rentabiliser leur clientèle, à le faire fructifier ; il y a alors multiplication des services bancaires, des crédits et des assurances.

Mais les clients ne sont pas égaux quant à l’intérêt que leur porte les banques. Les foyers modestes sont ainsi délaissés par les banques, les agences fermes dans les quartiers pauvre ; tandis que le nombre d’agence en quartier riche se développe plus que de nécessaire, et que les clients aisés sont mieux accueillis et plus démarchés.

Les clients pauvres se sentent alors délaissés, et développent une certaine appréhension quant à leurs contacts avec les agences, de peur d’être stigmatisés comme pauvres ou de ne pas donner une image de « bon pauvre ». L’accès aux produits bancaire leur est restreint (interdit de chéquier ou interdiction bancaire, etc.). De par l’exclusion géographique ou factuelle, les « exclus » vont développer des réflexes d’auto-exclusion ; elles ressentent leur non-conformité et vont alors limiter leurs interactions avec le monde bancaire.

  1. L’argent, le domestique et l’intime

 

Dans ce chapitre, Jeanne Lazarus et Damien Le Blic cherchent à identifier les circulations monétaires au sein des foyers.

 

  1. L’odeur de l’argent

 

Les adages populaires, vecteur de la conscience de la même classe sociale, nous renseignent sur un état de fait : « tout argent est identique », il « uniformise les comportements » et dépersonnalise les échanges (p.71) ; il semblerait que la provenance de l’argent importe peu quant à son utilisation.

Or rien n’est moins vrai, et Zelizer l’exprime en prenant l’exemple du mariage : un couple, quant il perçoit de l’argent pour son mariage, ne l’utilisera pas à une autre fin ; c’est l’argent du mariage, et il serait déplacé de l’utiliser pour un autre but, de plus il n’a « pas vocation à servir aux achats quotidiens » (p.73). Certaines rentrées d’argent sont ainsi « marquées ».

 

  • Le marquage de l’argent

 

Bien qu’étant une all purpose money, l’argent est inscrit dans un contexte particulier (que ce soit celui de sa provenance, de sa destination, etc.). Les acteurs vont diviser l’argent en différents usages, comme dans les familles où des boites ou des enveloppes sont remplies avec de l’argent pour des usages spécifiques (vêtement, facture, loyer, etc.). Les foyers vont ainsi privilégier certains types de dépenses, en divisant leur budget total en fonction de leurs besoins, ou de la provenance de cet argent, qui va produire des comportements particulier. Zelizer avance l’exemple d’une prostituée suédoise qui sépare nettement l’argent des allocations, qu’elle utilise pour élever ses enfants et entretenir son foyer, de l’argent gagné lors de l’activité prostitutionnelle, qu’elle dépense en stupéfiants, en sorties ou autres budgets de loisirs ; la provenance de l’argent influence donc sa destination, sans nécessairement suivre une logique de consommation propre : l’utilisation de l’argent est donc relativement indépendantes des règles économiques qui semblaient la régir.

 

  1. Les enjeux monétaires des familles contemporaines.

 

Il apparait que depuis le XVIIIème siècle la sphère familiale se soit séparée de la sphère professionnelle, et qu’elle s’investit beaucoup plus dans l’épanouissement personnel et culturel des individus qui la compose plutôt que l’épanouissement matériel commun. La transmission du capital culturel est devenue plus importante que la transmission du capital économique ; on peut expliquer ce fait par la montée des aides de l’Etat providence qui permet aux individus, même en difficulté, de rester plus ou moins indépendants de leur famille d’un point de vue financier. La salarisation des différentes couches sociale à aussi permis à la famille de moins se centrer sur le transfert intergénérationnel du patrimoine, et plus sur le développement de normes et de valeurs propres à chaque individus.

 

 

 

  • L’argent euphémisé des aides familiales

 

Même si l’argent est moins mis en avant dans la sphère familiale, il n’en reste pas moins des plus présents. Le développement personnel des individus n’a pu se faire que grâce à la monétarisation des relations, et paradoxalement en rejetant cette monétarisation ; ainsi en externalisant la gestion de la vie quotidienne par la monétarisation des tâches, la sphère familiale s’est recentrée sur les individus.

L’argent est dès lors devenu un facteur d’aide dans la famille, que ce soit de la part des grands parents qui aident leurs petits enfants à s’installer, ou les parents qui soutiennent leurs enfants dans leur entrée dans la vie active.

Les transferts d’argent intra-familiaux peuvent répondre à une certaine forme de contractualisation plus ou moins formelle (les parents soutiennent financièrement leurs enfants étudiants, en échange de quoi ils s’engagent à réussir leurs études).

Les transferts peuvent aussi prendre forme de don, dans le cas où un des individus est en mauvaise posture, ou dans le besoin (chômage, maladie de longue durée, etc). Dans ces cas, le transfert est effectué sous forme de non-dit (argent laissé dans une enveloppe chez l’individu dans le besoin par un proche, etc.) ; mais ce don appellera un contre-don de la part du receveur : se sentant assisté, il va rétablir l’équilibre soit en remboursant ce don, soit en proposant une aide matérielle (les grands parents qui gardent les enfants). Cette logique de don et de contre don n’est jamais spécifiée, sans quoi il y aurait alors malaise quant à l’apparition dans la sphère familiale de la sphère monétaire (et c’est précisément ce que cherchent à éviter les acteurs). Cependant, l’aide en nature parait toujours moins importante que l’aide financière, car cette dernière est dénombrable, quantifiable, tandis que l’autre ne l’est pas.

Le don régulier d’argent peut aussi signifier la déliquescence d’un lien social, où l’acteur, par le don monétaire, va se désengager de sa relation avec le destinataire du don ; même si le contraire existe aussi (les auteurs mentionnent alors l’exemple d’une jeune africaine, qui envoie régulièrement de l’argent à son frère pour lui éviter la nécessité de l’immigration clandestine, et lui permettre de monter son propre commerce) (p. 78)

 

  • Minimiser l’argent de l’héritage

 

Une famille riche ne possède pas seulement de l’argent, mais aussi des biens matériels dont la valeur peut être forte, c’est le patrimoine. Cependant, la place que le patrimoine –et son transfert- intègre ont peu été étudié dans notre société, car il se place en opposition à plusieurs principes (le mérite, la consommation, l’égalité), et se rattache souvent au deuil ou à la perte d’un proche (p.80).

De plus, l’héritage pose souvent problème d’un point de vue affectif : en effet, le partage des biens est sujet à une certaine forme de quantification de l’affect du défunt quant au reste de sa famille, et les disputes sont courantes. Ainsi la monétarisation de l’héritage peut permettre de désamorcer certains conflits (p.81)

 

  1. L’argent du couple.

 

L’étude de la répartition monétaire au sein d’un ménage permet de casser l’image de ce dernier, en mettant en lumière les rapports de domination quant à la répartition de l’argent

 

  • Le Breadwinner

 

Le breadwinner est, pragmatiquement, celui qui « gagne le pain », c'est-à-dire l’individu dans le couple, traditionnellement masculin, qui amène l’argent du ménage. Mais il existe des conceptions différentes quant aux dépenses.

Traditionnellement, les hommes remettent aux femmes de leur foyer l’argent qu’ils gagnaient (femme ou mère), qui se chargeaient ensuite de le répartir en fonction des besoins du ménage. Ce mode de gestion est typique des ménages à faible revenus.

Dans les sphères sociales plus aisées, les hommes donnent une partie de leur salaire aux femmes, qui travaillent parfois pour gagner un « salaire d’appoint ». Cette gestion partagée est cependant problématique quand le breadwinner ne modifie pas la somme allouée à sa femme alors que le contexte change.

L’argent est donc marqué, même au sein du couple ; ainsi il peut y en avoir trois sortes : celui de l’homme, celui de la femme, et celui du ménage.

 

  • Le travail des femmes

 

Les conceptions vues précédemment se basent sur une société où seul l’homme travaille, mais cette conception peut paraitre erronée dans une société où les femmes ont investit la sphère professionnelle. Ainsi à t on vu apparaitre une nouvelle forme de gestion, la gestion indépendante où chaque individu du couple disposait de son argent et faisait ce qu’il voulait avec.

La répartition des dépenses apparait cependant comme sexuée ; ainsi les femmes ont la charge des dépenses journalières et du fonctionnement du ménage, tandis que les hommes s’occupent des dépenses épisodiques et du patrimoine (p.86).

Le caractère sexué des revenus est encore virulent aujourd’hui, on constate des écarts de salaires de 20% en moyenne dans le monde professionnel ; les hommes gagnant donc plus ont donc une certaine forme de pouvoir de domination financière sur le couple, et l’égalité n’est pas encore de mise. Cependant, la gestion du couple se caractérise généralement par un faible intérêt, un non-calcul sciemment établi dans la financiarisation du ménage, tandis que les couples de cohabitations calculent leurs dépenses et tiennent des comptes.

 

 

 

 

  1. Argent des riches, argent des pauvres

 

Même si la révolution française à aboli le cens, les différences de richesses structurent la société ; mais peuvent elles définir la place sociales des individus ?

 

  1. La richesse, la pauvreté et l’argent

 

  • Pauvreté absolue et relative

 

Il existe deux types de pauvreté : la pauvreté relative, qui est définie selon un niveau de consommation minimal (comme c’est le cas aux Etats-Unis et dans certains pays anglo-saxon), et la pauvreté absolue, qui n’est pas soumise à subjectivité car répondant au calcul d’un seuil de pauvreté en fonction d’un niveau de vie médian.

 

  • Définir un seuil de richesse ?

 

Contrairement à la pauvreté, la richesse ne connait pas de limite ; il est ainsi plus dur de calculer des niveaux de richesse. Plusieurs tentatives ont pourtant vu le jour, comme le calcul du premier décile (séparant les 10% les plus riches du reste de la population), mais même au sein du premier décile les écarts étaient énormes. Mais le problème des seuils de richesse c’est qu’ils prennent rarement en compte le revenu et le patrimoine, ainsi Bihr et Pfefferkorn ont proposé un nouveau mode de calcul pour les plus riches, basé sur les revenus du patrimoine permettant un niveau de vie médian (p. 95). La richesse serait alors la propension à se dispenser de travail grâce au patrimoine.

 

  • L’euphémisation de l’argent dans la richesse.

 

La richesse ne se définit pas seulement par l’argent disponible, mais est un travail intergénérationnel, et se caractérise par l’acquisition des 4 formes de capitaux : le capital social, le capital économique, le capital culturel et enfin le capital symbolique. C’est pourquoi les « nouveaux riches » sont ainsi stigmatisés ; ils essayent cependant d’acquérir les différents capitaux par le biais de leur capital économique.

 

  • Les frontières symboliques

 

Selon les cultures, les frontières de richesses diffèrent. Ainsi, aux Etats-Unis, la richesse passe principalement par le capital économique, alors qu’en France elle passe par le capital culturel et le capital symbolique ; la richesse est donc une construction sociale.

Cependant la position française s’explique par l’attachement de cette nation à des valeurs historiques, et des classes sociales préétablies. Dans la conception américaine, puisque c’est l’argent qui prévaut, les autres stigmates sociaux (comme la couleur de peau ou l’origine ethnique) ont moindre importance ; l’argent possède alors une fonction spécifique d’uniformisation de la société, et semble être vecteur d’égalité sociale quant aux stigmates extérieurs à l’argent.

 

  • La dynamique du capital symbolique

 

Les auteurs expliquent ici que le capital symbolique est en constante évolution dans nos sociétés ; ainsi l’argent peut amener des classes sociales à des niveaux supérieurs que les anciennes classes dominantes, c’est le cas des « bourgeois-bohèmes », ou « bobos ». Le prestige social de cette classe s’est sensiblement accrue par son capital culturel, qui lui a permis (principalement aux Etats-Unis) d’acquérir en masse du capital économique. C’est le côté « intellectuel » du mouvement qui a mis les individus en avant.

 

  1. Les modes de dépense.

 

La consommation, inhérente au salaire perçu par les individus, à longtemps servi à délimiter les classes sociales. Cependant une nouvelle forme de classification à vu le jour aux Etats-Unis dans les années 20, se basant sur le mode de vie et le mode de consommation des ménages, et voyant la société non plus comme des classes, mais comme un amalgame continu et hiérarchisé d’individus au niveau de consommation semblable ; c’est le produit de leur consommation qui servirait alors à les différencier.

 

  • Modes de dépense et classes sociales.

 

En 1857, Engel à montré que les classes sociales se caractérisaient par des modes de dépenses spécifiques, avec des budgets différenciées allouées à des part de consommation (comme la nourriture, les vêtements, les loisirs, etc.). Or, en 1909, Maurice Halbwachs à infirmé et complexifié les lois d’Engel. Il a ainsi démontré que les dépenses des classes sociales n’étaient pas régies par le besoin matériel, mais par des rapports différents à l’argent (les ouvriers ont plus tendances à dépenser au jour le jour tandis que les cadres et les classes moyennes ont plus tendances à investir dans le logement, par exemple).

 

 

  • Les pauvres paient plus

 

L’accès au crédit à permis aux classes pauvres de devenir propriétaire et de désirer la même chose que les classes moyenne sans pour autant en avoir la capacité ; ainsi des vendeurs spécifiques à ces classes pauvres se sont développés, en les paupérisant encore plus : en leur permettant de recourir au crédit pour accéder à la consommation, ces vendeurs leurs faisaient payer cher la prise de risque ; ainsi, pour un même produit, les classes moyennes et supérieures payaient moins cher que les classes populaires. Même si les défenseurs de ces moyens d’accès à la consommation voyaient en cela une forme d’égalitarisation de la société, les écarts étaient trop grands pour qu’ils soient acceptés par la société, et ils ont été vivement décriés.

 

  • L’éthique de la dépense

 

Norbert Elias a identifié deux ethos différent quant aux dépenses : celui de l’aristocratie, qui voyait dans la consommation un fait ostentatoire de montrer sa richesse, et celui de la bourgeoisie, qui est organisé autour de l’épargne et du profit à long terme.

Ces deux ethos trouvent échos dans la société moderne : l’ethos bourgeois se retrouve dans la conception des classes moyennes, où la propension à l’épargne est forte, tandis que l’ethos des aristocrates se retrouve chez les promoteurs qui véhiculent une idée d’accès au plaisir immédiat (p.105). Aussi la classe politique oscille elle entre ces deux conception, ventant les mérites de la consommation, et prévenant les populations quant à une consommation ordonnée, afin d’éviter surendettement et paupérisation.

 

Au final, l’argent revêt donc une fonction de positionneur social, au même titre que la position sociale va définir les différents usages de l’argent.

 

 

Conclusion

 

Le livre se termine sur un rappel des points majeurs développés par les auteurs : La condamnation morale et l’objectivation fonctionnelle de l’argent, la nécessité de confiance et de contrôle par une institution politique, la place de l’argent dans la différenciation des positions sociales. Au final, l’argent possède plusieurs visages, et est vecteurs de normes, de valeurs, de positions et d’appréhension dans la société, et l’approche sociologique de cette objet qui nous parait si commun, si naturel nous permet de nous rendre compte de toute l’étendue du sujet, tant d’un point de vue humain que d’un point de vue relationnel.